Qapa ou comment fluidifier le marché de l’emploi

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Qapa ou comment fluidifier le marché de l’emploi

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Le marché du travail va mal en France. Le taux de chômage de 10% place notre pays parmi les plus “mauvais élèves” de l’OCDE. En théorie, les employeurs devraient avoir l’embarras du choix et pouvoir faire pression à la baisse sur les salaires à l’embauche. Mais il n’en est rien. Ils se plaignent, au contraire, de ne pas trouver les talents dont ils ont besoin, de ne pas réussir à les fidéliser ou de ne pas réussir à les “mettre au travail”.

Le code du travail explique une partie de ces problèmes. On l’accuse souvent d’être responsable de distortions du marché et de causer une aggravation des inégalités entre les insiders, surprotégés par le droit, et les outsiders, qui sont autant de précaires (stagiaires, intérimaires, CDD) corvéables à merci. Cette dualité de notre marché du travail révèle, en creux, à quel point le code du travail est décalé par rapport à la réalité du monde contemporain du travail.

Mais comme souvent en matière d’innovation, les problèmes les plus graves sont aussi les plus belles opportunités. C’est paradoxalement parce que notre droit est plus rigide et complexe que les autres que le marché français du travail est susceptible de donner lieu aux innovations les plus radicales. Des entreprises numériques s’immiscent déjà dans tous les interstices et portent en germe une refonte radicale des formes du travail et des statuts d’emploi.

Et si le salariat n’avait été qu’une parenthèse de l’histoire ?

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Notre imaginaire collectif associe généralement travail et salariat, salariat et durée indéterminée du contrat. Pourtant le salariat en général, les CDI en particulier, sont en chute libre. Le CDI est aujourd’hui l’exception plutôt que la norme : l’an dernier, 92% des emplois créés en France ont été des contrats à durée déterminée et de l’intérim. Comme le souligne Robin Rivaton dans son ouvrage La France est prête, le nombre de travailleurs freelance s’est fortement multiplié en France, notamment depuis la création du statut d’auto-entrepreneur en 2009. Il y aurait plus de 700 000 travailleurs indépendants en France. En un peu plus de 10 ans (entre 2000 et 2013), leur nombre a augmenté de 85%. La proportion relative des freelancers est désormais plus élevée en France que dans la plupart des autres pays de l’OCDE. Bien que près de la moitié des auto-entrepreneurs ne déclarent pas encore de chiffre d’affaire positif, leur multiplication révèle deux tendances. Il y a de moins en moins d’emploi salarié. Surtout, les individus cherchent de plus en plus à devenir freelancers, tant ce statut les libère du poids d’une structure hiérarchique rigide et d’horaires de travail imposés.

La salariat est né avec la nécessité de rationaliser les coûts dans un système de production de masse. L’économiste Ronald Coase (Prix Nobel d’économie en 1991) a théorisé la notion de “coûts de transaction” dès 1937. Dans son article “The Nature of the Firm”, il explique l’existence d’organisations économiques fondées sur la hiérarchie par l’existence de coûts de transaction. “Lorsque l’on souhaite opérer une transaction sur un marché, il est nécessaire de rechercher son ou ses contractants, de leur apporter certaines informations nécessaires et de poser les conditions du contrat, de conduire les négociations instaurant ainsi un véritable marché, de conclure le contrat, de mettre en place une structure de contrôle des prestations respectives des obligations des parties, etc.” La recherche d’information (prospection), les coûts de négociation et de décision (rédaction des contrats), les coûts de surveillance et d’exécution (vérification des livraisons) sont autant de raisons d’internaliser les différentes fonctions en salariant les prestataires, qui font désormais partie intégrante de la firme.

La persistance des coûts de transaction explique la course à la grande taille des entreprises, qui a marqué la deuxième moitié du XXe siècle. Mais depuis deux décennies, la tendance s’est inversée. La révolution numérique a eu pour conséquence de faire baisser très fortement les coûts de transaction, en fluidifiant les transactions et en rendant le marché plus transparent. Parce que les coûts de transaction sont devenus négligeables et que la réglementation rend l’internalisation relativement plus rigide et coûteuse dans ce nouveau contexte, il est devenu plus rationnel d’externaliser à nouveau une grande partie du travail effectué à l’intérieur de la firme. Dès 2006, les auteurs Don Tapscott et Anthony Williams ont décrit cette tendance dans leur célèbre ouvrage Wikinomics : “Aujourd’hui, les entreprises doivent réduire leur voilure jusqu’à ce que les coûts de réalisation en interne ne dépassent plus les coûts de réalisation à l’extérieur”.

L’intérim, statut d’emploi adapté à une économie en transition

Bien sûr, les employeurs n’ont pas attendu la révolution numérique pour externaliser certaines fonctions et recourir à des statuts d’emploi plus précaires. L’intérim, en particulier, se développe depuis longtemps comme une alternative à l’internalisation par le salariat. Il offre aux entreprises le moyen de contourner la législation du travail. En ne portant plus le contrat de travail, les entreprises se libèrent des risques encourus en cas de rupture du contrat (9 ruptures sur 10 donnent lieu à un contentieux aux Prud’hommes) et économisent les coûts de décision et de négociation des contrats. L’intérim est une forme précoce de travail “as a service”, sans engagement et (presque) sans paperasse.

L’intérim représente déjà en France un marché de plus de 24 milliards d’euros. Il se porte en général d’autant mieux que la conjoncture est mauvaise. Les crises accélèrent l’externalisation, les entreprises ne voulant pas prendre le risque d’embaucher en CDI un salarié dont elles ne sont pas sûres d’avoir besoin quelques mois plus tard. C’est aujourd’hui plus d’un jeune sur deux qui accède à l’emploi par l’intérim.

Mais l’intérim est aussi adapté à une économie dont les structures se transforment en permanence. Avec la transition numérique, les compétences se périment à un rythme toujours plus élevé. Pourquoi s’“encombrer” d’un salarié qu’il faudra former, quand on peut se procurer directement les compétences dont on a besoin ? L’intérim n’est pas seulement une solution de repli lorsque la croissance ralentit : il répond aussi au besoin de trouver des compétences pointues dans une économie où les métiers et les compétences évoluent à toute vitesse.

L’exemple de Qapa

Avec 4 millions d’inscrits, Qapa est déjà aujourd’hui le premier site de matching entre utilisateurs et employeurs. Chaque mois, 3 millions de personnes utilisent le service et au moins 200 000 nouveaux utilisateurs s’inscrivent et créent un profil. Les algorithmes de Qapa, qui mettent en relation les recruteurs et les candidats, effectuent environ un milliard de calculs quotidiennement.

Alors que des centaines de milliers d’offres d’emplois ne sont pas pourvues en France, l’ambition de Stéphanie Delestre, PDG de Qapa, est d’opérer la première place de marché sur laquelle les entreprises françaises peuvent recruter toutes sortes de candidats et trouver instantanément la compétence dont elles ont besoin. Pour relever ce défi, les algorithmes de Qapa raisonnent par compétence au lieu de raisonner par métier. “Une assistante dentaire a les mêmes compétences qu’une vendeuse, et un soudeur peut apprendre très vite le métier de plombier-chauffagiste”, explique Stéphanie Delestre.

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Aujourd’hui spécialisée dans le matching, Qapa s’attaque désormais au marché de l’intérim. Les agences d’intérim traditionnelles, souvent peu soucieuses de design, sont encore loin d’être des entreprises numériques. A l’inverse, parce qu’elle est numérique dès l’origine, Qapa a deux avantages comparatifs : un design plus fluide, mais également un matching plus pertinent – et donc la garantie de recruter les meilleurs candidats. La transparence et la rapidité du recrutement sont assurées par le nombre important d’inscrits : quand on fait tourner des algorithmes pertinents sur plusieurs millions de personnes, c’est plus facile de trouver la perle rare. Les performances sont aussi améliorées par la gestion de la réputation : comme sur les plateformes de l’économie collaborative, les candidats pourraient être notés par les clients de la plateforme, à savoir les employeurs, afin de renforcer la confiance entre les uns et les autres. Enfin, la gestion des contrats, de la paye et de la carrière des employés pourra ainsi être entièrement externalisée par les entreprises (et rendue moins chère grâce à la grande échelle d’opération).

Comme tous les modèles “bifaces” de l’économie numérique, théorisés par Jean Tirole, Qapa (avec les candidats d’un côté, et les recruteurs de l’autre) bénéficie d’effets de réseaux et repose sur une fertilisation croisée, qui profite aux deux faces du modèle. Bien qu’une telle plateforme les “commoditise”, les travailleurs peuvent ainsi s’assurer des revenus stables grâce à un emploi garanti. A mesure que les effets de réseau de Qapa et de ses concurrents vont s’exercer, le nombre des utilisateurs, sur les deux faces du modèle, va augmenter.

A mesure que leur situation se banalisera, portée par les effets de réseau, les entreprises recourant à l’intérim et travailleurs intérimaires pèseront sur le marché du travail et inspireront la mise en place de nouvelles institutions. L’intérim et le statut d’indépendant ont longtemps été des anomalies. Grâce à la puissance des effets de réseau exercés par les grandes plateformes telles que Qapa, ils pourraient devenir la norme plutôt que l’exception. A condition de mettre en place les institutions adaptées à ces nouveaux parcours professionnels, le marché du travail retrouvera ainsi sa fluidité et sa capacité à servir les objectifs d’intérêt général : pourvoir tous les emplois… et résorber le chômage de masse.

Digital Marketing Officer chez WillBe Group. Diplômée HEC, agrégée d'anglais, Laetitia a enseigné la politique américaine à Sciences Po et se spécialise aujourd'hui dans les questions relatives à l'innovation, la transition numérique de l'économie et le futur du travail et des organisations. Elle est l'auteur, avec Nicolas Colin, du livre "Faut-il avoir peur du numérique ?" paru chez Armand Colin en 2016. @Vitolae

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