Les apps sont mortes, vivent les bots !

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Les apps sont mortes, vivent les bots

Ou comment l’intelligence artificielle transforme Internet

Nous entrons dans un nouvel âge de l’économie numérique. Après avoir dominé, les applications mobiles semblent avoir amorcé leur déclin et vont bientôt laisser la place à une nouvelle génération d’interfaces, les fameux bots. Ces petits programmes d’intelligence artificielle, intégrés aux plateformes de chat, sont en passe de transformer Internet et la manière dont nous interagissons avec nos objets connectés, avec une montée en puissance du langage naturel.

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« Alexa, commande-moi un Uber” : voilà une commande qui n’est déjà plus de la science fiction… Un récent article du magazine américain Wired promet l’avènement rapide de “bots serviles prêts à satisfaire nos moindres désirs”. Amazon a déjà vendu plus de 5 millions d’enceintes Echo, faisant des bots le quatrième pilier de son développement (après la vente en ligne, la place de marché et le cloud computing). Tout indique que les bots font déjà l’objet d’une guerre commerciale entre les géants de l’économie numérique.

Le boom des apps touche à sa fin

Il y a aujourd’hui plus de 4,2 millions d’applications mobiles disponibles sur Android et iOS. Elles ont transformé la vie de milliards d’humains, aujourd’hui davantage connectés à Internet via leurs smartphones que via les ordinateurs traditionnels. Ces applications sont tellement incontournables que les entreprises continuent d’en développer pour mieux servir leurs clients.

apps

Pourtant, les trois quarts des Américains ne téléchargent aujourd’hui plus aucune nouvelle application sur leur smartphone (voir notre article en anglais intitulé “Is Peak Attention Behind Us?”). “Le nombre de téléchargements — sur des appareils Android et iOS— des 15 premiers fournisseurs d’applications a baissé de 20% entre mai 2015 et mai 2016”, rappelle un récent article paru dans Business Insider. A quelques remarquables exceptions près (comme SnapChat et Uber), le marché décline — ne serait-ce que parce que la première des apps, Facebook, a atteint la maturité.

D’autres analystes refusent de parler de déclin : ils prédisent non la fin des apps, mais leur évolution. Le marché est certes plus mature, mais comme le nombre total d’utilisateurs ayant accès à l’App Store ou Google Play est encore en croissance, les applications mobiles ne vont pas disparaître de sitôt. Enfin, les jeux restent un marché à fort potentiel qui peut faire repartir le nombre de téléchargements d’applications à la hausse. On ne peut remplacer une application de jeu par un bot. Il suffit d’un succès comme Pokemon Go pour faire exploser les chiffres des téléchargements d’applications.

Malgré tout, nous passons désormais la majeure partie de notre temps sur trois applications seulement (d’après une étude publiée par ComScore), et celles-ci sont le plus souvent des applications de messagerie, comme Whatsapp, Facebook Messenger, WeChat ou encore Skype. Et la raison pour laquelle ces applications deviendront toujours plus incontournables, c’est qu’elles s’enrichissent en s’ouvrant à une nouvelle révolution, précisément celle des bots

Que sont les bots, au juste ?

Les bots (ou Web robots) sont des programmes d’intelligence artificielle qui exécutent des commandes de manière automatique. Ils peuvent s’intégrer à des applications. Il peut s’agir d’une intelligence artificielle assez sophistiquée capable d’interagir avec l’humain de multiples manières. Le plus souvent, toutefois, l’interface est intentionnellement limitée et ne comprend qu’un nombre réduit de commandes, du type “Quelle pizza voulez-vous? Tapez 1 pour Margarita, 2 pour … , etc.

bots

Pour ces commandes simples, les bots se multiplient rapidement. Pourquoi faudrait-il télécharger une application pour commander une pizza ou un bouquet de fleurs, alors que la commande peut se faire de manière beaucoup plus fluide sans quitter son application de messagerie préférée ? Les applications de messagerie se transforment ainsi en écosystèmes complexes pour faire la place aux bots. D’ici quelques années, ceux-ci seront présents dans toutes les dimensions de notre vie quotidienne.

L’intelligence artificielle prend une forme inattendue

On a longtemps imaginé l’intelligence artificielle comme une réplique de l’intelligence humaine. La science fiction a beaucoup contribué à cette représentation : HAL (2001, l’Odyssée de l’espace), Terminator, Chappie… Mais comme aucun programme ou robot ne peut tout à fait “raisonner” comme un humain, on pense à tort que l’intelligence artificielle n’existe pas encore dans les faits. Or elle est déjà là ! Si nous ne la voyons pas, c’est en réalité parce qu’elle ne ressemble en rien à l’intelligence humaine. Bien des choses échappent à l’intelligence artificielle, mais elle dépasse déjà les humains sur au moins un plan : l’exploitation des grandes masses de données, avec une puissance de traitement brute infiniment supérieure à celle du cerveau humain.

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L’erreur commise à propos de l’intelligence artificielle nous fait sous-estimer la rapidité à laquelle elle remplacera l’intelligence humaine pour de très nombreuses tâches, celles qui sont répétitives bien sûr, mais aussi de plus en plus celles qui demandent réflexion et adaptation. Richard et Daniel Susskind l’expliquent dans leur ouvrage The Future of the Professions ;

Insistence that the outcomes of professional advisers can only be achieved by sentient beings who are creative and empathetic usually rests on what we call the “AI fallacy” — the view that the only way to get machines to outperform the best human professionals will be to copy the way that these professionals work. The error here is not recognizing that human professionals are already being outgunned by a combination of brute processing power, big data, and remarkable algorithms. These systems do not replicate human reasoning and thinking. When systems beat the best humans at difficult games, when they predict the likely decisions of courts more accurately than lawyers, or when the probable outcomes of epidemics can be better gauged on the strength of past medical data than on medical science, we are witnessing the work of high-performing, unthinking machines.

Pour le médiatique Tim O’Reilly, fondateur de O’Reilly Media, les bots sont une révolution dont “la grande promesse est de faire disparaître la barrière entre l’humain et la machine”. En éliminant la barrière du langage entre les êtres humains et les ordinateurs, les bots vont permettre d’augmenter les personnes, réalisant ainsi le vieux rêve des pionniers de l’informatique personnelle.

Les bots : de l’intelligence artificielle qui remplace déjà les humains

Les utilisateurs interagissent plus souvent qu’ils ne le pensent avec des bots. Par exemple, nous discutons déjà quotidiennement avec un bot en langage naturel grâce à… Google Search – de loin le bot le plus utilisé à l’heure actuelle. Parce que nous sommes si nombreux à poser à Google toutes sortes de questions, nous produisons une précieuse masse de données sur tous les sujets, qui permettent à Google de terminer nos phrases pour nous et de sélectionner les meilleures résultats de recherche. Au-delà de cet exemple évident, nombre de chats de services clients sont déjà partiellement dominés par les bots. De grandes entreprises traditionnelles, comme les banques, se lancent toutes dans la course tant elles y voient la promesse d’un service moins cher et plus efficace.

autocomplete-jpegAutocomplétion sur Google

Sur Twitter, une part significative des comptes et des tweets sont le fait des bots. Certains y voient même la raison de la crise de Twitter, “un réseau où des bots parlant à d’autres bots à propos d’humains”. Lors de la dernière présidentielle américaine, on estime à plus d’un quart le nombre de retweets par des bots. Sur tous les réseaux, la part de la diffusion qui est automatisée est en croissance forte, parfois sans que cela soit visible par les utilisateurs. Une part croissante du community management des entreprises est effectué de manière automatique par des bots.

Les guides en ligne se multiplient pour entraîner les utilisateurs à détecter les bots rapidement : comme celui-ci, qui recommande des réponses sarcastiques pour démasquer les bots et obtenir plus vite un interlocuteur humain. La contre-attaque est aussi indispensable face à la multiplication de bots “malveillants”, comme ceux utilisés pour effectuer une attaque distribuée contre des services internet, les spambots qui spamment les forums de discussion, ou encore les webbots qui sont utilisés dans la fraude au clic.
On peut ainsi réaliser que les bots exécutent des tâches de moins en moins routinières. Par exemple, on a longtemps imaginé la curation et la production de contenus comme une tâche peu routinière : or comme le montre Twitter, c’est en réalité ce qui est le plus automatisé aujourd’hui. De la même manière, on pensait que chatter avec un client exigeait des qualités humaines : c’est finalement l’un des services les plus dominés par les bots.

Le nouvel eldorado de l’internet

Slack (voir notre article sur le sujet), l’entreprise qui facilite le travail collaboratif d’équipes éparpillées, mène la danse des bots. Cette année, elle a investi deux millions de dollars dans des startups qui développent des nouveaux bots pour sa plateforme. Ils y sont déjà nombreux (voir cet article sur le sujet) et aident les quelques trois millions d’utilisateurs de la plateforme à accomplir toutes sortes de tâches annexes, comme enregistrer les notes de frais ou commander du matériel… Sur Slack, les bots se joignent à la conversation entre humains et résolvent les problèmes de façon rapide.

Microsoft voit dans les bots la possibilité de se refaire une jeunesse (voir notre article sur Microsoft) : son PDG Satya Nadella a déclaré cette année que “les bots sont les nouvelles apps”, affirmant son intention de faire de Microsoft un leader en matière de bots. Les expérimentations de Microsoft ont créé la controverse au printemps 2016 : le bot nommé Tay, basé sur le modèle linguistique d’un adolescent de 19 ans et lancé sur Twitter, a produit en moins de 24 heures des dizaines de milliers de tweets violemment racistes et sexistes. Microsoft a été obligé de débrancher Tay (voir cet article titré “Microsoft muselle son robot Tay devenu nazi en 24 heures”). Mais cet échec est riche d’enseignements pour Microsoft, qui a lancé de nombreux nouveaux projets de bots…

tay

Amazon Echo, lancé il y a déjà deux ans et basé sur l’interface conversationnelle Alexa, est également en forte croissance. En juin 2015, Amazon a ouvert Echo aux développeurs extérieurs, avec l’objectif d’en faire une plateforme dominante. D’après certaines estimations (Amazon ne communique aucun chiffre), des millions de boîtiers auraient déjà été vendus cette année, qui promettent d’introduire les bots dans l’univers domestique et de les intégrer à l’internet des objets. En lançant Home en mai 2016, Google espère faire mieux que Amazon Echo.

amazon-echoAmazon Echo

La Chine montre la voie, tant elle a de l’avance sur les autres marchés : sur Weixin, l’équivalent chinois de WeChat, les 762 millions d’utilisateurs actifs réservent déjà des taxis, des vols, des places de concerts… sans ouvrir d’autres applications que Weixin. Il y a déjà plus de bots installés sur Weixin qu’il n’y a de sites Web en Chine ! Tencent, l’entreprise qui détient Weixin, a lancé un partenariat avec Kik pour développer les bots en Europe. Le bot store de Kik offre plus de 20 000 bots, déjà utilisés par CNN, Victoria’s Secret, H&M etc.

Enfin, Facebook investit de nombreuses ressources pour faire de sa plateforme le premier écosystème de bots. Certains utilisateurs ont déjà pu tester en beta l’intégration de bots sur la plateforme Messenger. Lorsque 1,5 milliards d’utilisateurs auront pris l’habitude d’effectuer toutes sortes de commandes directement sur Facebook, le déclin des applications traditionnelles va s’accélérer.

Le potentiel des bots paraît plus grand encore que celui des applications. Le coût de leur développement est inférieur à celui des applications mobiles, dont la production reste encore un investissement lourd. Les bots sont omniprésents de manière protéiforme. Pour les entreprises numériques, ils représentent la prochaine ruée vers l’or.

 

Is ‘Peak Attention’ behind us?

 

Digital Marketing Officer chez WillBe Group. Diplômée HEC, agrégée d'anglais, Laetitia a enseigné la politique américaine à Sciences Po et se spécialise aujourd'hui dans les questions relatives à l'innovation, la transition numérique de l'économie et le futur du travail et des organisations. Elle est l'auteur, avec Nicolas Colin, du livre "Faut-il avoir peur du numérique ?" paru chez Armand Colin en 2016. @Vitolae

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