Internet des objets : nouvelle frontière ou fausse promesse ?

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Internet des objets : nouvelle frontière ou fausse promesse ?

La 50ème édition du Consumer Electronics Show (CES) à Las Vegas vient de s’achever. Comme chaque année après le CES, la presse abonde d’articles sur les derniers gadgets prometteurs de l’internet des objets. Les professionnels de tous secteurs ont visité le salon pour y trouver des idées pour leur entreprise. Les hommes politiques s’y sont rendus pour donner une touche plus moderne à leur image. En particulier, les candidats à l’élection présidentielle ont profité de l’édition 2017 pour faire des discours sur le numérique : c’est le cas de François Fillon, le candidat des Républicains, qui s’est adressé à un public de fondateurs de startups.

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La 50ème édition du Consumer Electronics Show (CES) à Las Vegas vient de s’achever. Comme chaque année après le CES, la presse abonde d’articles sur les derniers gadgets prometteurs de l’internet des objets. Les professionnels de tous secteurs ont visité le salon pour y trouver des idées pour leur entreprise. Les hommes politiques s’y sont rendus pour donner une touche plus moderne à leur image. En particulier, les candidats à l’élection présidentielle ont profité de l’édition 2017 pour faire des discours sur le numérique : c’est le cas de François Fillon, le candidat des Républicains, qui s’est adressé à un public de fondateurs de startups.

Avec le CES, c’est aussi le retour de ce qu’il est convenu d’appeler des “marronniers” sur l’internet des objets, que l’on décrit partout comme la “prochaine révolution” ou la “nouvelle frontière de l’internet”. Les succès français ne manquent certes pas, en particulier dans la domotique et la santé (avec Withings, Parrot ou encore Netatmo). On est  donc d’autant plus tenté d’y voir une belle promesse économique pour la France.

Pourtant, aucun de ces objets connectés ne s’est encore imposé dans la vie quotidienne de millions de consommateurs. La multiplication des capteurs et les volumes de données qui peuvent ainsi être collectées sont bien une révolution, notamment pour l’industrie, l’environnement, les transports ou encore la médecine. Mais le grand public, lui, n’est pas prêt à multiplier à l’infini les objets connectés.

Au contraire, les objets électroniques et électro-ménagers se commoditisent toujours davantage, tandis que lassitude et scepticisme vont grandissant concernant les gadgets : nous utilisons toujours plus notre téléphone mobile, précisément parce que celui-ci remplace de plus en plus d’objets épars.

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La révolution annoncée profiterait aux entreprises françaises

Depuis plusieurs années, les futuristes nous font miroiter les promesses des objets connectés. Dans la domotique, par exemple, tous les appareils électroménagers seront interopérables, connectés et “intelligents”, depuis le réfrigérateur jusqu’au chauffage, en passant par le compteur électrique et l’éclairage. Depuis une console qui centralise l’ensemble des informations collectées sur la température, la consommation électrique, l’approvisionnement du réfrigérateur, nous pourrons commander à distance tout ce qui doit l’être. Mieux encore, beaucoup de ces commandes seront pré-programmées et exécutées automatiquement.

Dans le domaine de la santé, l’internet des objets permettra de collecter en temps réel des données sur notre corps, qui permettront d’éviter les maladies. Le Quantified Self (voir notre article WillBe Group sur le sujet) est le nom que l’on a donné au mouvement qui regroupe les outils, les principes et les méthodes permettant à chacun de mesurer ses données personnelles, de les analyser et de les partager. Ainsi, nous comptons le nombre de pas que nous effectuons dans la journée, contrôlons les phases de sommeil pour nous réveiller au bon moment, mesurons le taux d’insuline dans le sang (pour les diabétiques), etc.

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L’internet des objets est souvent décrit comme la “troisième évolution de l’internet” ou “Web 3.0”, qui fait suite à l’ère du “Web social”. Il explique en partie la croissance exponentielle du volume des données collectées et échangées sur le réseau. Il pourrait même engendrer un nouvel âge d’or industriel, notamment pour la France, où de nombreuses startups produisent des objets connectés.

178 startup françaises étaient présentes cette année au CES (contre 128 l’an passé et 66 en 2015). Près de la moitié de ces startups offrent des produits liés à la domotique, 20% des objets liés à la sécurité et l’infrastructure, et 17% dans la santé et les biotech. Tout cela est prometteur si l’on table sur un marché supérieur à 10 000 milliards de dollars en 2025. Dans l’internet des objets, la guerre des chiffres fait rage : McKinsey voit une opportunité de 6 200 milliards de dollars à l’horizon 2025, Cisco table sur un marché de 14 400 milliards en 2022, et General Electric prévoit un marché de 15 000 milliards d’ici 2035.

L’internet des objets est bien une réalité dans l’industrie

C’est dans l’industrie, le bâtiment, les chaînes de production et l’énergie que l’internet des objets est déjà une réalité. Les ventes mondiales de capteurs, portées par la transformation de l’industrie, devraient augmenter de 60% en 4 ans pour atteindre près de 30 milliards d’unités d’ici 2020. Le prix moyen d’un capteur est passé de 66 centimes de dollars en 2010 à 40 centimes en 2015 et devrait chuter à 29 centimes en 2020. Les fournisseurs de capteurs peuvent se rassurer sur la croissance à venir du marché, mais leurs marges seront très faibles. Les capteurs sont devenus une commodité.

Nombreuses sont les chaînes de production, dans l’aéronautique ou l’automobile, par exemple, qui sont déjà équipées de capteurs et d’objets connectés. Ils permettent d’améliorer les processus de manière spectaculaire en prévenant les accidents. Dans les transports, les capteurs posés sur les rails, permettent de contrôler en temps réel l’état des infrastructures. Dans l’énergie, EDF a déjà équipé des millions de foyers avec le compteur Linky pour suivre en temps réel leur consommation d’électricité.

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Sur le marché industriel, la France n’est pas en reste. Non seulement les grandes entreprises industrielles françaises et européennes s’équipent rapidement et massivement, mais les Français et les Européens sont bien représentés parmi les fabricants de capteurs : Bosch et STMicroelectronics (entreprise franco-italienne) sont leaders dans la production de circuits MEMS. La société française Nanolike produit des capteurs miniature de 0,1 millimètre carré, dont les géants de l’automobile et de l’aéronautique s’équipent.

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Mais pour le grand public, le tipping point se fait encore attendre

Il est donc impossible de nier l’arrivée en force de l’internet des capteurs, notamment dans le monde industriel. Mais la multiplication du nombre des objets connectés auprès du grand public se fait encore attendre. Certains objets, comme la montre connectée, connaissent un succès relatif, mais d’autres ne séduisent guère au-delà des geeks et des early adopters – les premiers fans d’un produit, selon la typologie de Geoffrey A. Moore élaborée son livre Crossing the Chasm. Or ces derniers représentent à peine plus de 10% de la population totale.

new-product-diffusion-model-diagram-pptLes early adopters sont ceux qui mesurent avec passion leurs performances grâce aux outils du quantified self, ou encore ceux qui utilisent avec enthousiasme les réfrigérateurs ou les thermostats connectés (comme Nest). Mais il semble que, contrairement à ce qui s’est produit avec les applications internet grand public comme Facebook, les autres catégories de la population ne suivent pas. Probablement, une partie de l’explication réside-t-elle dans le fait que les effets de réseau sont moins remarquables : le fait que davantage d’individus soient équipés d’un thermostat connecté n’augmente pas considérablement la qualité de l’expérience d’un nouveau foyer équipé.

Bien sûr, le grand public, au-delà des early adopters, ne refusera peut-être pas de remplacer les objets du quotidien (four, chaudière, télévision ou réfrigérateur) par des objets connectés quand les prix seront identiques. Mais à ce stade ces objets connectés ne seront rien d’autre que des commodités sans grande valeur ; ils ne représenteront pas une opportunité commerciale exceptionnelle pour les entreprises (notamment françaises) qui les produisent. Les marges seront faibles et les produits interchangeables.

Par ailleurs, l’idée que le grand public va multiplier à l’infini le nombre de gadgets connectés est probablement fausse. Depuis 2008, il se passe même un phénomène inverse : plus nos smartphones sont performants, plus grand est le nombre des autres appareils qu’ils remplacent. Depuis que nos smartphones peuvent prendre des photos (et avec les smartphones récents, ces photos sont de bonne qualité), seuls les passionnés de photographie et les professionnels sont encore équipés d’appareils photo. De même, nul besoin de s’équiper d’un podomètre quand on a un smartphone. Si nécessaire, nous pourrons nous-mêmes ajouter des capteurs aux objets ordinaires dont nous disposons déjà. En cela les “peanuts” de la société Sen.se offrent une solution intelligente : un smartphone suffit pour agréger les données relevées par les capteurs “peanuts” que l’on place où on veut.

peanutsLes « peanuts » de Sen.se

Les consommateurs du XXIe siècle sont bien moins passionnés par l’électroménager et l’automobile que ceux du XXe siècle. Ils s’en éloignent même toujours plus car ils préfèrent les expériences aux objets. La commoditisation des objets se poursuit encore. Même Apple a perdu de son aura. Une certaine lassitude s’installe concernant la possession des objets, y compris high tech. D’ailleurs, les vols de ces objets ont chuté de manière spectaculaire au cours des trois dernières années (vols d’ordinateurs et de téléphones portables), précisément parce que leur valeur ne cesse de baisser (et aussi parce que leurs propriétaires peuvent les suivre à la trace).

En conclusion, le Web 3.0 est bien là. Les données massives collectées par des capteurs omniprésents transforment les manières de produire et améliorent la qualité des produits. Mais “l’internet des objets” ne semble pas s’accompagner de nouvelles opportunités industrielles pour les producteurs de hardware. L’expression “internet des objets” est sans doute trompeuse : il s’agit bien d’une nouvelle ère, celle de la collecte massive de données en temps réel, mais pas d’un nouvel âge d’or des objets industriels tangibles dans notre quotidien.

Digital Marketing Officer chez WillBe Group. Diplômée HEC, agrégée d'anglais, Laetitia a enseigné la politique américaine à Sciences Po et se spécialise aujourd'hui dans les questions relatives à l'innovation, la transition numérique de l'économie et le futur du travail et des organisations. Elle est l'auteur, avec Nicolas Colin, du livre "Faut-il avoir peur du numérique ?" paru chez Armand Colin en 2016. @Vitolae

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