Handicap et numérique : plus d’autonomie pour tous ?

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Handicap et numérique : plus d’autonomie pour tous ?

On a longtemps appréhendé la question du handicap sous l’angle de l’assistance, avec une logique d’exclusion voire d’enfermement. Mais depuis les années 1970, avec la hausse du taux d’activité et la montée des revendications d’émancipation individuelle, la question est désormais abordée sous l’angle de la conquête de l’autonomie, avec une approche visant à inclure davantage dans la société les personnes en situation de handicap.

Lecture du braille

Des progrès remarquables ont été accomplis pour favoriser l’autonomie professionnelle des personnes handicapées. En France, la loi de 1987 impose aux entreprises de plus de 20 salariés d’embaucher au moins 6% de personnes handicapées sous peine de sanctions financières ; une autre de 2005 redéfinit le handicap, favorise l’accessibilité dans tous les domaines de la vie en société et impose le droit à la compensation.

Il est indéniable que le contexte réglementaire et les politiques sociales sont déterminants. Mais les lois ont aussi l’effet d’enfermer le sujet du handicap dans des considérations d’obligations légales. Cette approche a montré certaines limites. Le taux de chômage des personnes handicapées est deux fois supérieur à la moyenne nationale. Parmi les chômeurs handicapés, plus de la moitié sont au chômage depuis plus d’un an.

Les entrepreneurs du numérique sont peu nombreux à s’attaquer de front aux problèmes liés au handicap — la réglementation et la faible place laissée au marché peuvent être des freins. Mais les innovations d’usages (qui viennent souvent des personnes handicapées elles-mêmes), les outils issus de l’informatique personnelle et la culture du design venue de la Silicon Valley transforment profondément la vie des personnes handicapées.

Non seulement les outils numériques profitent aux personnes en situation de handicap, mais les entreprises numériques doivent de plus en plus intégrer les questions liées au handicap dans la création même de la valeur. Au-delà des personnes handicapées, les revendications d’autonomie et de personnalisation des produits émanent en effet de l’ensemble des utilisateurs. Adapter la proposition de valeur à des besoins nouveaux et de plus en plus particuliers est au cœur de la stratégie des entreprises numériques.

Handicap et numérique sont donc intimement liés. Plus on crée des nouveaux produits pour les personnes en situation de handicap, plus ces produits finiront par changer la vie de l’ensemble de la population. Après tout, nous sommes tous plus ou moins handicapés : sinon, pourquoi aurions-nous besoin de technologie ?

 

L’histoire du numérique et des technologies est une histoire de l’empowerment

L’histoire de l’informatique domestique est fondamentalement une histoire de l’empowerment individuel. Les ordinateurs personnels se sont répandus après une décennie de fortes revendications d’émancipation individuelle et communautaire. Personne n’a oublié cette publicité d’Apple, “1984”, qui promeut l’individu affranchi des organisations. Les valeurs d’émancipation et d’affirmation personnelle portées par la Silicon Valley ont présidé au développement de l’informatique tout au long des décennies qui ont suivi le lancement des premiers PC. Dès le départ, la finalité a été de donner aux individus le pouvoir de se passer des organisations, de créer de la valeur en dehors d’elles, voire de les renverser.

Apple BigBrother

Dans cette perspective, les personnes handicapées sont des utilisateurs comme les autres : en quête de plus d’autonomie et de puissance. Toutes les technologies sont utilisées pour combler une lacune, surmonter une faiblesse ou aider les humains à survivre dans un environnement hostile. Beaucoup de technologies du XXe siècle ont été mises au point pour des personnes en situation de handicap, puis leur usage a ensuite été étendu à un public large. La télécommande pour téléviseurs, par exemple, a d’abord été imaginée pour les personnes à mobilité réduite, mais elle a finalement été utilisée par tous. Le Media Lab du Massachusetts Institute of Technology concentre ses travaux sur l’autonomie des personnes dépendantes, avec notamment la robotique appliquée aux prothèses pour les personnes amputées, mais ses travaux ont in fine des répercussions pour toute la population.

A l’inverse, beaucoup d’applications à l’attention des personnes handicapées sont fondées sur des technologies qui n’ont pas été spécifiquement développées dans ce but, comme les technologies de reconnaissance vocale et de scanning. La startup RogerVoice, par exemple, a mis au point une application qui permet aux sourds et malentendants de téléphoner. Les applications Magnify, Magnifier et d’autres permettent de transformer son smartphone en en puissante loupe. Pour les personnes malvoyantes et malentendantes, ces applications numériques sont une libération. Pour Michael Schuman, auteur malvoyant, désormais “perdre la vue ne doit plus signifier perdre son emploi”.

RogerVoice

Enfin, les plateformes de social networking permettent de mettre en relation beaucoup plus facilement les individus qui partagent les mêmes handicaps. Ils peuvent ainsi suppléer par eux-mêmes aux insuffisances des infrastructures ou des services publics. Obtenir de l’information sur les solutions existantes, s’entraider et alerter l’opinion publique sur les sujets importants permet de gagner en autonomie. Certaines applications de l’économie collaborative permettent de combler les lacunes des services publics existants : par exemple, il est devenu plus facile et moins cher d’utiliser des voitures avec chauffeurs pour se déplacer plus librement.

 

Handicap, design et innovations d’usage

Nous pensons à tort que l’innovation est nécessairement technologique et requiert le travail des ingénieurs les plus pointus. En réalité, la plupart des succès récents de l’économie numérique reposent avant tout sur des innovations d’usage et de marketing. Parce que l’innovation est essentiellement engendrée par l’observation et l’évolution des usages, l’intégration des personnes handicapées dans la conception et la production des biens et services devient un impératif. C’est en tout cas la vision d’Eric Conti, directeur de l’innovation et de la recherche de la SNCF : “L’intégration de l’expérience des personnes handicapées nous stimule pour élever notre niveau d’exigence sur la qualité du service. (…) Elle nous oblige à être plus pointus et à envisager les scénarios plus difficiles”.

Les applications numériques se caractérisent par le soin particulier accordé au design — facilité d’usage, expérience “sans couture” de l’utilisateur, personnalisation de l’expérience. C’est sur cette idée que repose l’approche du design thinking, très en vogue aujourd’hui. Comme nous l’avons écrit dans cet article consacré au design“A force d’A/B testing et d’améliorations permanentes, les géants du numérique – comme Facebook – ont appris à produire un design presque parfait. Même lorsque les produits et les usages sont nombreux et complexes – Facebook est bien une plateforme complexe ! –, forme et fonction ont été fusionnées dans une interface la plus épurée possible. L’objet doit s’effacer derrière son usage car c’est l’utilisateur et ses besoins (ou problèmes) qui priment. Les startups ont fait du design une proposition de valeur à laquelle les utilisateurs se sont habitués.” 

Or les personnes handicapées, habituées à transformer, compléter ou créer les outils dont ils ont besoin, peuvent apporter des enseignements précieux pour mieux comprendre les contextes des usages ou suggérer des nouveaux usages. “Les personnes en situation de handicap ont souvent acquis une sensibilité aigüe et des compétences uniques. EIles se révèlent excellentes pour résoudre les problèmes et ont des capacités d’adaptation uniques qui permettent le développement de solutions originales”, explique une personne du GRI (Global Reporting Initiative). C’est pour cette raison que le handicap a toujours été “un vecteur de diffusion de l’innovation”.

Les nouvelles technologies pouvant être modifiées et complétées selon les besoins des utilisateurs, on observe une capillarité de l’innovation : chaque nouvelle application peut répondre aux besoins de nouvelles populations, dans un nouveau contexte, tout en recourant aux mêmes technologies. Frank Moss, ancien directeur du Media Lab du MIT, a rappelé que la machine à écrire avait été inventée pour les aveugles avant d’être adoptée par le grand public. Dans un événement organisé par TheFamily consacré aux startups et à la dépendance, Nicolas Colin a cité Seymour Papert, professeur au MIT (et inventeur légendaire du langage pédagogique LOGO) : “Nous sommes tous en situation de handicap — certains un peu plus que d’autres”.

Peut-être la culture du design est-elle intimement liée à la culture de l’inclusion des individus dans leur différence ? Ainsi remarque-t-on que l’essentiel des recherches sur l’impact économique de l’intégration du handicap est faite dans les laboratoires de recherche des universités américaines ou australiennes. En France, en revanche, le sujet du handicap n’est encore appréhendé que sous l’angle des obligations légales.

 

Conclusion : numérique et handicap forment un couple à l’avenir prometteur

Le numérique a apporté aux individus les moyens d’un activisme politique sans précédent. Mis en réseaux, soutenus par les médias, les personnes handicapées ont considérablement gagné en visibilité : l’impressionnante médiatisation des jeux paralympiques de Rio 2016 a été portée par les réseaux sociaux. La quantité de données produites et échangées autour de l’événement a révélé l’intérêt des spectateurs pour les exploits sportifs des athlètes en situation de handicap.

Les progrès futurs dépendent d’une prise de conscience du grand public. Une pression “par la base” des utilisateurs pour faire avancer la cause de l’intégration et de l’autonomie des personnes en situation de handicap pourrait créer des nouvelles contraintes pesant sur la définition des marques employeur et utilisateur. Celles-ci seront peut-être plus efficaces que les objectifs RSE affichés par les entreprises ou que les obligations légales imposées par les pouvoirs publics.

Enfin, c’est certainement sur la question du design que l’intégration du handicap présente le plus de promesses positives. L’usage de la technologie par les personnes handicapées nous rappelle que la machine augmente l’humain au moins autant qu’elle le remplace. Plutôt que de spéculer sans cesse sur la destruction future des emplois par les machines, peut-être devrions passer plus de temps à réfléchir aux moyens d’utiliser les machines pour nous augmenter nous-mêmes et nous faire gagner en autonomie.

Digital Marketing Officer chez WillBe Group. Diplômée HEC, agrégée d'anglais, Laetitia a enseigné la politique américaine à Sciences Po et se spécialise aujourd'hui dans les questions relatives à l'innovation, la transition numérique de l'économie et le futur du travail et des organisations. Elle est l'auteur, avec Nicolas Colin, du livre "Faut-il avoir peur du numérique ?" paru chez Armand Colin en 2016. @Vitolae

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