Le savoir est devenu la principale source de valeur de notre économie

      No Comments

The_printing_press_bringing_freedom_and_European_civilization_to_Africa_-_relief_on_the_Gutenberg_monument_in_Strasbourg

A l’image du classement de Shanghaï, qui distribue des bons et mauvais points aux 500 premières universités mondiales, le monde du savoir est l’objet d’une compétition croissante. Les Etats et les entreprises ont bien conscience du caractère stratégique de ce que le philosophe André Gorz désigne comme le « capitalisme cognitif ». Le savoir humain, qu’on peut définir comme « l’ensemble organisé des informations disponibles dans un domaine donné », la « maîtrise conjointe d’un ensemble d’informations et d’actions dont elles induisent la capacité », et « l’ensemble des connaissances, des discours, des pratiques, des méthodes d’investigation accumulés par l’humanité », est en effet devenu un capital, qui possède deux caractéristiques inédites par rapport au capital classique : il est inépuisable et infiniment partageable.

L’économiste Yann Moulier-Boutang évoque une société d’abeilles qui « pollinisent » des plateformes numériques par leur production d’intelligence. On comprend que ce pollen ou, métaphore plus courante, ce « carburant » de l’économie contemporaine, soit une ressource précieuse, ne serait-ce que parce qu’elle est renouvelable. A mesure que la knowledge society se développe, il devient essentiel pour les entreprises de capter cette nouvelle valeur.

bee

Le capital cognitif est depuis les révolutions industrielles une source de valeur et de puissance pour l’entreprise. Au XIXe siècle, il était difficilement séparable du processus industriel dans lequel il entrait, l’innovation étant directement intégrée à la production de biens matériels (l’ampoule à filament d’Edison, ou le moteur à explosion chez Citroën). Aujourd’hui, la part de la production matérielle diminue, tandis que l’intelligence et les processus innovants ont en eux-mêmes un rôle croissant dans la création de valeur. Dans les start up de la Silicon Valley, les agences de design, ou même les call centers, c’est l’immatériel et la connaissance qui créent de la richesse.

startup-photos-large

Cette tendance s’est accentuée avec la révolution numérique, qui a permis de transmettre l’information instantanément, et de démultiplier le savoir collectif, un peu comme la machine à vapeur avait relayé la puissance des hommes en la décuplant. Si la production de connaissances est coûteuse (laboratoires, clusters, universités), sa reproduction et sa diffusion ont un coût négligeable. Les licences de logiciels libres sont devenues courantes (LINUX, OpenOffice). Des ressources bibliographiques (Cairn, Persée), journalistiques (Google Actualités), des conférences d’experts mondiaux (EDx Courses), des contenus vidéo et de la musique sont partagés gratuitement ou à peu de frais (Spotify, Netflix). La propriété intellectuelle classique est dynamitée.

spotify

Cette révolution modifie le cadre mental des économies développées. La loi des rendements décroissants perd toute pertinence, car les économies du savoir produisent au contraire un cercle vertueux : plus les individus sont éduqués et compétents, et plus la production et la diffusion de connaissances s’accélère. D’autre part, il faut attirer les « cerveaux », et évaluer autrement la productivité, celle du scientifique ou du développeur est plus difficilement quantifiable que celle de la productivité matérielle. Ce constat permet même de modifier de manière innovante la gestion du personnel. On mesure au passage à quel point la représentation du travail comme un gâteau à partager est obsolète dans le domaine du travail immatériel.

Dommage collatéral, la démocratisation du savoir désacralise les experts, remet en cause l’autorité, y compris celle des politiques et des médias, d’où la crise des pouvoirs traditionnels. C’est précisément ce qui permet à des start up comme les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber), entreprises aux structures légères et à fort potentiel cognitif, ou aux FinTech, applications financières, d’opérer par leur créativité et leur mobilité une véritable disruption des poids lourds de leur secteur (Uber contre Taxis G7).

Taxis_contre_Uber,_juin_2015,_Toulouse-1

Pourtant, de manière presque dialectique, un mouvement inverse se produit. Une grande partie de la connaissance est « commoditisée », transformée en marchandise, reléguant impitoyablement les savoirs non marchandisables au rang d’objets « inutiles ». Le savoir immatériel se reconcentre dans les mains de grandes entreprises qui le capitalisent en l’immobilisant et en le privatisant. Les acteurs économiques publics et privés n’ont de cesse de refonder la propriété des connaissances et des données, de se réserver les savoirs et les données (brevets, loi Hadopi).

En effet, les réseaux numériques charrient une masse gigantesque de données, en augmentation exponentielle (plus 90% en deux ans). Le marché du deep web, ensemble de données informes parce que très complexe à indexer (80% du web), représente un enjeu considérable, notamment dans la lutte contre la cybercriminalité. En bref, le Big Data, sorte de « magma » de données, est potentiellement aussi créateur de richesse que la fission de l’atome l’est d’énergie, à condition de savoir l’indexer, c’est-à-dire le structurer et le transformer en information utilisable. Quelques moteurs de recherche géants, reflets de la puissance géopolitique, se disputent ce marché, le leader mondial Google bien sûr, talonné par Baidu (Chine) ou Yandex (Russie).

big data

La puissance stratégique est décuplée par la mise en relation des données, leur intégration pour produire un savoir utile ET monnayable. C’est le nerf de la réussite du « GAFA » (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui pèse aujourd’hui plus que les entreprises du CAC 40 réunies, et s’intéresse aujourd’hui à la santé ou à l’emploi, ce qui génèrera un accès payant aux contenus. Bien plus petites mais en expansion, des entreprises à fort contenu cognitif comme Palantir Technologies (renseignement), One Medical (outils de diagnostic à distance), ou la française Cityzen Science (textiles intelligents) emploient des « cerveaux » qui maîtrisent ce « savoir des savoirs » et valorisent leur capital à une vitesse à couper le souffle.

Au fond, on constate que la knowledge economy a créé un mécanisme de va-et-vient inédit dans l’histoire, top down (diffusion de connaissance au sens large par les systèmes éducatifs et par la révolution numérique) et bottom up (profusion de données produites grâce à ces outils), et qu’elle se nourrit de ces deux types de flux. Toute la question de la valeur est de métamorphoser les données produites par la multitude en savoir concret (actionable knowledge), utilisable pour créer de la richesse. L’autre enjeu de taille, qui se pose à la puissance publique comme aux acteurs privés, consiste à maintenir la fluidité et la perméabilité entre le top down et le bottom up, rendues possibles par des systèmes éducatifs performants et inclusifs (Japon, Singapour, Corée du Sud).

C’est pourquoi il faut éviter que la connaissance ne soit confisquée comme une rente, soit par des groupes, soit par des entreprises, appropriation que dénonce régulièrement l’un des gourous d’Internet devenu critique, Jaron Lanier, qui considère que la « gratuité » des données est un leurre qui ruine les classes moyennes spoliées de la richesse qu’elles produisent. C’est cette fluidité entre la masse des données produites par la « multitude » et les savoirs concrètement utilisables par les entreprises que nous devons favoriser. C’est à cette condition que la connaissance peut produire lumière et énergie dans nos sociétés.

Anne-Sophie Letac est ancienne élève de l’ENS de la Rue d’Ulm, agrégée d’histoire, et professeur de classes préparatoires. Elle s’intéresse particulièrement à la EdTech.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*