Comment Israël et sa Chutzpah ont su produire des start-ups

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Comment Israël et sa Chutzpah ont su produire des start-ups

En matière de start-ups, Israël est loin devant la plupart des autres pays du monde. Quasiment dépourvu de ressources naturelles et avec seulement 8 millions d’habitants, Israël a plus de sociétés cotées au NASDAQ (environ 70 aujourd’hui) que l’Europe, le Japon, la Corée et la Chine réunis. L’an dernier, les événements de liquidité (acquisitions ou introductions en bourse) ont représenté plus de 9 milliards de dollars. Le plus célèbre exemple est Waze, application collaborative de navigation rachetée plus de 1,3 milliards de dollars par Google en 2013. Viber Media, startup qui a développé un logiciel permettant de passer des appels téléphoniques en voix sur IP, a quant à elle été rachetée 900 millions de dollars en février 2014 par le groupe japonais Rakuten.

L’armée joue un rôle essential dans l’écosystème israélien

Alors que la conquête de l’ouest a forgé la culture américaine et l’esprit d’entreprendre, la culture entrepreneuriale israélienne ne peut se comprendre sans voir la place que l’armée tient dans la société. Interrogez n’importe quel entrepreneur en Israël et vous serez surpris par tous les récits portant sur les expériences dans l’armée. Tous, hommes comme femmes, sont passés par l’armée et y ont été formés à des compétences utiles dans le monde des startups.

L’armée et la société civile forment une symbiose bien plus forte encore qu’aux Etats-Unis. La Silicon Valley, bien sûr, est née grâce au complexe militaro-industriel. Mais en Israël, il ne s’agit pas d’un complexe militaro-industriel, en marge de la société : plutôt d’un vaste incubateur d’énergie et de talents qui concerne TOUS les citoyens israéliens.

La cyber-unité 8200 (IDF Unit 8200), en particulier, joue depuis plusieurs années le rôle de vivier pour les talents technologiques. Organisée comme une start-up, elle impose une rigoureuse sélection à l’entrée, si bien que la concurrence est forte à la sortie pour recruter ceux qui y sont passés. Le résultat, c’est que les alumni de 8200 ont développé les talents et l’expérience essentiels pour monter une start-up. Ça n’est donc pas une surprise que des sociétés technologiques comme CheckPoint, Imperva, Gilat, Waze, Trusteer et Wix trouvent leurs racines dans l’unité IDF 8200.(TechCrunch, 20 mars 2015).

Les talents issus de l’armée sont rejoints par ceux issus de l’immigration. Tel Aviv, où l’on parle un grand nombre de langues étrangères (hébreu, anglais, russe, français, italien, portugais, espagnol, allemand, etc.), est la ville idéale pour recruter des talents venus du monde entier. La chute de l’Union soviétique, en particulier, a provoqué l’arrivée massive de mathématiciens et informaticiens juifs ayant reçu une formation d’excellence dans le système soviétique.

Le rôle crucial du capital-risque

Le talent et l’esprit d’entreprise, bien sûr, ne sont pas tout. Pour faire grandir des entreprises et les valoriser, il faut du capital. Sur ce front, Israël est également en avance sur bien d’autres pays. L’écosystème israélien a déjà fait émerger bon nombre de “licornes” (ces sociétés valorisées plus d’ 1 milliard de dollars), dont Waze, Taboola ou Outbrain. Non seulement Israël est plus ouvert aux échanges intellectuels et financiers avec le reste du monde, mais les autorités israéliennes ont également compris très tôt l’importance de soutenir le développement du capital-risque.

Comme l’expliquent Dan Senor et Saul Singer dans un désormais célèbre ouvrage intitulé Start-up Nation: The Story of Israel’s Economic Miracle, le programme Yozma (le mot signifie “initiative” en hébreu) a permis à toute une génération d’entrepreneurs d’attirer du capital-risque américain et de mettre à niveau l’écosystème du pays. Dès 1993, le gouvernement a mis en place des incitations fiscales pour attirer les capitaux étrangers, promettant également de doubler les investissements par autant de fonds publics. Le volume d’activité du capital-risque a ainsi été multiplié par 60 entre 1991 et 2000.

Grâce au succès de Yozma et à l’attraction de fonds de capital-risque étrangers (notamment américains), Israël dispose désormais du capital nécessaire pour transformer le savoir-faire de ses ingénieurs en entreprises viables, capables de conquérir des dizaines de pays et des centaines de villes en l’espace de quelques années.

Comment discipline et créativité peuvent-elles faire si bon ménage ? 

L’alliance entre discipline militaire et créativité entrepreneuriale peut sembler à première vue paradoxale. Comment une société si imprégnée par l’armée, la discipline et la hiérarchie (et donc théoriquement la soumission à l’autorité) peut-elle produire l’esprit de “rébellion” si nécessaire à la création de start-ups (voir article de Nicolas Colin sur l’écosystème entrepreneurial) ?

En réalité, la “rébellion” est encouragée et même enseignée dans la société israélienne. Les chances pour que les soldats soient confrontés à des situations de guerre réelle étant très grandes, ils sont encouragés à tout mettre en oeuvre pour le succès de la mission, qui compte davantage que le respect de la discipline en tant que tel. S’agissant d’enjeux de vie ou de mort, une grande liberté est ménagée aux soldats quant aux moyens à mettre en oeuvre pour réussir leur mission. La créativité est ainsi stimulée par la pression et l’urgence. Comme l’explique un soldat dans un article de TechCrunchNous avons appris à remettre en question l’autorité et les moyens traditionnels de penser pour améliorer continûment nos résultats.

L’esprit de rébellion qui anime toutes les organisations israéliennes s’incarne dans la fameuse Chutzpah, un mot qui provient de l’hébreu ḥuṣpâ (חֻצְפָּה), qui signifie à la fois « insolence », « audace » et « impertinence ». En hébreu ancien, ce mot  a longtemps eu une connotation plutôt négative : il exprime souvent une indignation envers quelqu’un qui a dépassé les bornes du comportement acceptable. En yiddish et en anglais, en revanche, le mot a une connotation ambivalente, voire franchement positive.

Dans l’univers des start-ups, la Chutzpah est devenue une valeur positive : elle exprime l’admiration envers un culot non-conformiste propice à l’innovation et la remise en cause de l’ordre établi. Le culot (voire l’impolitesse), l’obstination et l’esprit de débrouillardise qui définissent la Chutzpah sont aujourd’hui érigés des valeurs cardinales pour les entrepreneurs israéliens et suscitent l’admiration de la Silicon Valley.

 

Dans un contexte de rareté des ressources, le seul capital à disposition des entrepreneurs est l’obstination, le labeur et la force des communautés. Il y a 50 ans, Israël a su devenir un leader agricole grâce à la force des kibbutz, incubateurs d’innovation agricole. Aujourd’hui, les mêmes ressources nourissent un écosytème entrepreneurial puissant.

Le gouvernement a su renforcer cet écosystème en favorisant le développement du capital-risque, mais c’est surtout grâce aux contraintes et des difficultés que les Israéliens ont appris à être de meilleurs entrepreneurs. La chutzpah israélienne pourrait être une source d’inspiration pour nous.

Digital Marketing Officer chez WillBe Group. Diplômée HEC, agrégée d'anglais, Laetitia a enseigné la politique américaine à Sciences Po et se spécialise aujourd'hui dans les questions relatives à l'innovation, la transition numérique de l'économie et le futur du travail et des organisations. Elle est l'auteur, avec Nicolas Colin, du livre "Faut-il avoir peur du numérique ?" paru chez Armand Colin en 2016. @Vitolae

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